Société

Foire aux semences locales à Kirundo : les paysans semenciers demandent leur place dans le système agricole

Ignames, sorgho, inazi, hoffs ou itomati kama : à Murama, des agriculteurs défendent des variétés conservées dans les familles et adaptées aux conditions locales. Réunis le 19 août autour d’une foire aux semences, ils demandent que ce patrimoine agricole soit davantage valorisé et mieux reconnu dans les politiques semencières du Burundi.

À Murama, dans la commune de Kirundo, les semences ne se réduisent pas à quelques graines conservées pour la prochaine saison. Elles peuvent être une récolte de secours lorsque la pluie manque, une source de nourriture lorsque les rendements diminuent, mais aussi un savoir que les familles transmettent avec les techniques de culture et de conservation.

C’est ce que sont venus montrer 35 agriculteurs, le 19 août 2026, lors de la quatrième Foire aux semences locales du programme PADIP financé par l’ONG Belge BD et mis en œuvre par les organisations ADISCO, UHACOM, COCOCA, INADES FORMATION, ADID et CETJEBU. Une quinzaine de variétés étaient exposées, parmi lesquelles des variétés en voie de disparition comme des ignames, du sorgho, de l’inazi, des hoffs et de l’itomati kama.

Pour les producteurs présents, leur intérêt tient d’abord à leur place dans les exploitations. Certaines de ces cultures sont conservées par les familles, ressemées d’une saison à l’autre et échangées au sein des communautés. Leur diversité permet aussi de ne pas dépendre d’une seule récolte.

Evelyne Mukamiriza en a fait l’expérience cette saison. La sécheresse a affecté sa production, mais certaines cultures lui ont permis de maintenir une source alimentaire pour sa famille. « Lors de cette saison, la récolte n’a pas été bonne à cause de la sécheresse. Grâce aux ignames et aux jacquiers, nous avons quand même de quoi mettre sous la dent avec ma famille », témoigne cette agricultrice accompagnée par le programme PADIP.

Son témoignage donne une dimension très concrète au débat sur les semences locales. Dans une agriculture largement dépendante des conditions climatiques, disposer de plusieurs cultures peut constituer une forme de sécurité pour les ménages. Les agriculteurs réunis à Murama mettent également en avant la précocité de certaines variétés et leur adaptation aux conditions de leurs terres.

Ces caractéristiques ne signifient pas que les semences paysannes seraient, par principe, plus performantes que les autres. Elles expliquent plutôt pourquoi les producteurs souhaitent continuer à les conserver et à les utiliser.

Une mémoire agricole conservée dans les familles

La valeur de ces semences ne tient cependant pas uniquement à ce qu’elles produisent. Elle réside aussi dans les connaissances nécessaires à leur conservation. Violette Bahati explique que les hoffs et les ignames sont conservés au sein des ménages et transmis d’une génération à l’autre. Derrière chaque variété se trouvent ainsi des pratiques : savoir quand la planter, comment la sélectionner, la conserver ou la reproduire.

La disparition d’une variété peut dès lors entraîner celle d’une partie des connaissances qui l’accompagnent.

Cette question prend une importance particulière dans un pays où l’accès aux semences demeure un enjeu pour les agriculteurs. Les données de l’AGVSAN 2023 citées lors de la foire indiquent que les semences améliorées sont utilisées par 14,3 % des agriculteurs.

Les systèmes semenciers paysans constituent, parallèlement, un mode d’approvisionnement qui repose largement sur les exploitations et les échanges entre producteurs. Les agriculteurs peuvent conserver une partie de leur récolte pour la saison suivante ou obtenir des semences auprès d’autres producteurs de leur communauté.

De la conservation à la reconnaissance

C’est à ce niveau que la foire de Murama prend une dimension institutionnelle. Pour l’UHACOM et ses partenaires du programme PADIP, conserver les semences dans les ménages ne suffit pas. Encore faut-il que les agriculteurs qui les produisent puissent continuer à les faire circuler.

L’UHACOM indique avoir mis en place un dispositif d’accompagnement des paysans semenciers à travers ses coopératives membres. Ses conseillers agricoles sont notamment mobilisés auprès des producteurs. « L’UHACOM a élaboré un dispositif d’accompagnement au sein des ménages et des coopératives. Chaque projet est appelé à encadrer un certain nombre de paysans semenciers », explique Appolinaire Hacimana, directeur de l’organisation.

Selon lui, cet accompagnement commence à favoriser l’approvisionnement direct auprès des producteurs locaux. « Nous constatons déjà que les membres de la communauté commencent à s’approvisionner directement auprès de ces producteurs locaux », affirme-t-il.

Mais les producteurs restent confrontés à des difficultés lorsqu’il s’agit de commercialiser ou d’échanger leurs semences au-delà de leur environnement immédiat. L’UHACOM évoque notamment la faiblesse des circuits courts et l’absence de mécanismes de certification qu’elle juge adaptés aux systèmes semenciers locaux.

L’organisation demande donc aux pouvoirs publics de mieux prendre en compte ces systèmes dans les politiques agricoles. « Nous demandons aux décideurs de prendre en compte les semences locales, de les protéger et de leur donner un cadre légal garantissant la liberté de les détenir et de les échanger », déclare Appolinaire Hacimana.

Cette demande ne porte pas seulement sur la conservation de variétés anciennes. Elle pose aussi la question de la place accordée aux pratiques semencières développées par les agriculteurs eux-mêmes dans le système agricole national.

Faire connaître pour transmettre

À Murama, la question a également été abordée par le biais de la sensibilisation. Une pièce de théâtre-forum présentée par la coopérative Abizeranye a mis en scène les conséquences possibles de l’abandon des semences locales et la disparition progressive des savoirs qui leur sont associés.

Un jeu de questions-réponses a ensuite permis aux participants de revenir sur les différentes variétés présentées. Sept personnes ont reçu du matériel agricole à l’issue de l’activité.

La foire aura ainsi mis en lumière une réalité qui reste souvent peu visible : dans certaines communautés rurales, la semence n’est pas seulement un intrant agricole acheté avant chaque saison. Elle peut être conservée par le producteur, reproduite dans son champ, échangée avec un voisin et transmise au sein de la famille.

À Murama, les agriculteurs réunis autour de ces variétés demandent désormais que cette pratique soit davantage considérée dans les politiques semencières du Burundi. Leur revendication est simple : pouvoir continuer à conserver les semences qu’ils connaissent, les transmettre et les échanger, tout en leur donnant une place reconnue dans le système agricole national.

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