
Si vous êtes déjà passé par la route nationale numéro 1 (RN1), communément appelée irya Bugarama, vous avez sans doute croisé des cyclistes qui approvisionnent quotidiennement la ville de Bujumbura en charbon ou autres vivres. La plupart d’entre eux s’agrippent sur les camions. Ils ont même trouvé un nom à ce mode de locomotion : « dunyuri ».
Selon Burundi Eco, plus de 200 praticiens de « dunyuri » sont décédés sur la RN1 au cours de la dernière décennie. Des hypothèses circulent : « abagore babo barika bashitse » (leurs femmes chauffent l’eau uniquement lorsqu’ils rentrent). Des admirations sont également exprimées : « ari jewe nogira ubwoba » . Malgré les nombreuses interpellations du ministère de la sécurité et d’autres instances habilitées, cette pratique persiste.
« On s’aime entre nous, mais quand l’un d’entre nous décède, c’est sa lumière qui s’éteint. »
Un jour, un cycliste s’est renversé en essayant de se raccrocher à un gros camion. Ses camarades ont continué leur route comme si de rien n’était. Sa dépouille est restée environ 3 heures étendue sur le sol. Cette scène a suscité en moi une rage. Des questions ont surgi et m’ont tourmenté. Mais bon, « imyenge y’inzu imenywa na nyeneyo » (c’est le propriétaire d’une maison qui connaît les trous). Curieux et captivé par le suspense, j’ai décidé d’approcher ces braves dunyureurs.
C’était un mercredi. J’ai rassemblé mes forces et je suis allé à la rencontre de ces vaillants cyclistes capables de rivaliser avec la vitesse d’une voiture. À 8 heures du matin, je suis arrivé à la gare du nord où les cyclistes attendent habituellement les camions auxquels ils s’accrochent pour rouler à grande vitesse. Comme d’habitude, une dizaine de cyclistes étaient déjà présents. Sans perdre de temps, je me suis dirigé vers eux pour leur parler. Le premier à qui je me suis adressé s’est montré réticent et m’a gentiment renvoyé vers son camarade qui m’a partagé son parcours laborieux, plein d’ambitions et de désespoir.
Pour sa famille, il doit tout tenter
Il s’agit d’Anicet Manirakiza, un quadragénaire père de six enfants, originaire de Kinama, commune de Mubimbi, dans la province de Bujumbura Rural. Depuis 2010, il transporte du charbon pour son oncle de Bugarama à Bujumbura. Il a de l’expérience.
Travailleur et père de famille, il déplore le fait que sa famille s’inquiète constamment pour son trajet quotidien. Mais pour sa famille, il doit tout tenter. « Je ne dirais pas que ma famille n’est pas fière du dunyuri. Même si ma femme s’inquiète, son élégance chaque dimanche la rassure. Les frais de scolarité de mes enfants sont payés à temps. Ils doivent être fiers de leur papa. Cependant, ils sont soulagés quand je rentre sain et sauf. Certains de mes amis de la colline perdent la vie chaque année. »
Tels des antilopes qui ne s’arrêtent jamais pour secourir l’un des leurs pris en proie par un lion, ces cyclistes ne s’arrêtent pas quand l’un d’entre eux succombe. Pour eux, l’important est d’atteindre la destination à temps pour faire le plus de trajets possible.
« La course à la survie est individuelle. On s’aime entre nous, mais quand l’un d’entre nous décède, c’est sa lumière qui s’éteint. On doit se battre pour la survie de nos familles. C’est comme si c’était normal. », me confie-t-il.
« On le fait pour gagner du temps, éviter la fatigue qui nous empêcherait de travailler le lendemain. »
« Uwutize yokomera (celui qui n’a pas étudié a intérêt à être fort). Nous risquons nos vies pour faire vivre nos familles. J’ai six enfants. Ils doivent tous passer à l’école. Quand je m’accroche à un camion, je mets une heure pour rejoindre Bujumbura alors qu’il nous faudrait normalement trois heures ou plus. Le retour à Bugarama peut nous prendre trois heures et demie, mais avec le dunyuri, je peux faire trois trajets par jour, et cela pour 8000 FBU. Imaginez si je ne faisais qu’un seul trajet. On le fait pour gagner du temps, éviter la fatigue qui nous empêcherait de travailler le lendemain. »
Soudain, un camion passe. Anicet me propose d’arrêter la conversation. Avec un sourire, il me dit qu’ils ont trouvé un autre moyen moins risqué mais moins rentable. « La police routière nous chasse et nous inflige une amende supérieure à nos revenus. Nous avons pensé à une alternative : nous négocions avec les conducteurs de ces camions pour qu’ils nous transportent avec nos vélos. Cela varie entre 1500 et 2000 FBU. Nous ne gagnons pas autant qu’avant, mais c’est moins risqué. »

